home » Blog » Gustave Flaubert

Gustave Flaubert

Ce texte de l’ écrivain Gustave Flaubert , écrivain célèbre, provient d ‘une compilation effectuée par Colette Munoz.

Noyades

Comme je marchais le long de l’écume des flots, j’ai vu tout à coup sortir de l’eau un baigneur qui appelait du secours pour deux hommes qui se noyaient au large.

Je ne sais où étaient les garde­côtes ; il y avait au loin quelques amateurs qui restaient fort impassibles, on ne se dérangeait guère.

À l’instant j’entendis des cris aigus, et une grande femme vêtue de noir, qu’à sa douleur explosive je crus être la mère de ceux qui se noyaient, accourait vers moi avec de grandes lamentations. Quand elle vit que j’ôtais vivement mon habit, elle augmenta ses éclats, me déboutonna mes bottines, m’ exhortant à sauver ces malheureux, me comblant de bénédictions et d’encouragements. Je me mis à l’eau assez vivement mais avec autant de sang-froid que j’en ai quand je nage tous les jours, si bien que continuant à nager- toujours devant moi dans la direction que l’on m’avait indiquée, j’avais fini tout à coup par oublier que je faisais un acte de dévouement. À environ cinquante brasses je rencontrai un homme évanoui que deux autres traînaient à terre avec beaucoup de peine.

– Il en reste encore un second, me dit l’un d’eux.

– Allons le chercher, lui dis-je.

Et nous continuâmes à nager assez vigoureusement, d’abord droit devant nous, puis parallèlement au rivage …

– C’est fini, me dit un compagnon, il est noyé!

Nous fîmes alors volte-face, et regagnâmes le rivage. Le trajet me parut plus long que pour aller et les dernières vagues pleines de mousse nous poussaient vive ment sur le sable. Je croyais l’autre homme sauvé mais tous les soins furent inutiles, il mourut au bout de quelques minutes. On me prêta un pantalon de paysan que je gardai toute la journée, où je m’exerçai à aller pieds nus. On m’entoura pendant cinq minutes; je fus oublié au bout de dix, comme je le méritais.

Gustave Flaubert